1 / 1 Rezension

Neuere Geschichte

A. Elsig: La ligue d'action du bâtiment

 

Externe Angebote zu diesem Beitrag

Informationen zu diesem Beitrag

Autor(en):
Titel:La ligue d'action du bâtiment. L'anarchisme à la conquête des chantiers genevois dans l'entre-deux-guerres
Ort:Genève
Verlag:Editions d'en bas
Jahr:
ISBN:9782829004919
Umfang/Preis:183 S.

Alessandro Mennillo, Université de Lausanne
E-Mail: </>

La monographie d’Alexandre Elsig, La Ligue d’Action du Bâtiment. L’anarchisme à la conquête des chantiers genevois dans l’entre-deux guerres, parue en février 2015 aux « Edition d’en bas, Collège du travail », retrace l’histoire la Ligue d’action du Bâtiment (LAB), une organisation de lutte syndicale s’inspirant du syndicalisme révolutionnaire.

Bien que plusieurs études aient été réalisées autour de l’histoire du mouvement ouvrier en Suisse pendant l’entre-deux guerres, les historiens se sont cependant concentrés essentiellement sur les groupes capables de s’affirmer jusqu’à nos jours dans l’espace politique national, négligeant d’autres acteurs locaux plus éphémères, comme c’est le cas de la LAB. Malgré l’activisme de ce mouvement anarchiste à Genève entre 1929 et 1935, l’historiographie suisse est néanmoins restée muette à son propos. Si certains personnages anarchistes genevois ont fait l’objet de publications, comme Luigi Bertoni (1872-1947) [1] ou Lucien Tronchet (1900-1982) [2], en revanche aucun ouvrage général sur la LAB n’avait encore vu le jour. Le travail d’Alexandre Elsig constitue donc une référence incontournable pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’anarchisme en Suisse romande pendant l’entre-deux-guerres.

« Gars du bâtiment, compagnons du bois ! Ensemble tous debout ! À la victoire, par la lutte et l’action ! Vive l’émancipation des travailleurs ! ». C’est peu dire que le ton de la vindicte énoncée par les militants de la LAB, destinée à inciter à la grève générale en 1931, tranchait nettement avec les logiques réformatrices habituelles des syndicats suisses à la même époque. À Genève, l’empreinte du syndicalisme révolutionnaire est effectivement restée très forte, malgré son déclin général survenu avec la Grande Guerre. La présence de Luigi Bertoni et de son journal, le Réveil Anarchiste (1900-1946) a certainement contribué à garder vivante, pendant le premier conflit mondial et les années 1920, la tradition de ce type de syndicalisme dans la cité lémanique.

C’est en 1929 que la LAB est créée, sous l’égide de Lucien Tronchet, suite à la non-application par les chefs d’entreprise genevois d’une convention de travail négociée par la Fédération suisse des Ouvriers du Bois et du Bâtiment (FOBB), un syndicat plutôt réformiste. La LAB, composée par un noyau dur d’une trentaine de militants provenant de tous les partis de la gauche genevoise mais en particulier anarchistes, s’est alors efforcée, à travers l’action directe syndicale, de faire respecter cette convention. Son répertoire d’action a comporté, entre autre, des sabotages contre les entreprises irrespectueuses du règlement de travail, une lutte contre les ouvriers briseurs de la convention qualifiés de « kroumirs », mais aussi un dialogue soutenu avec le patronat dans le but de faire respecter la nouvelle législation.

Les premières années d’existence de la LAB ont été caractérisées par nombreuses actions « coup-de-poing » et surtout par plusieurs procès, dont celui en 1931 de l’ « affaire de Versoix » qui a particulièrement marqué l’histoire du mouvement. L’acquittement de quatorze ligueurs, arrêtés après une manifestation plus que musclée, a constitué une victoire importante pour la Ligue dans la mesure où son action était légitimée par un jury populaire. Paradoxalement, ce verdict favorable a aussi marqué les prémisses de son déclin. Le respect de plus en plus répandu des conventions de travail, ainsi que l’arrivée de la Grande Dépression, vers 1932, ont rendu les actions directes de LAB superflues.

Malgré des méthodes se rapprochant de celles employées généralement par le syndicalisme révolutionnaire (l’action directe), l’auteur hésite, d’un point de vue formel, à classifier la LAB comme un syndicat révolutionnaire. Une hésitation justifiée par la coexistence de la section genevoise de la FOBB, de nature réformiste, et de la LAB, d’inspiration syndicaliste révolutionnaire. En effet, à la fin des années 1920, dans un contexte socio-économique tendu, c’est en noyautant la section genevoise de la FOBB que la LAB s’est développée et qu’elle a mis en pratique ses conceptions politiques. Cette coexistence questionne inévitablement les fondements théoriques du syndicalisme révolutionnaire, et ce point aurait peut-être pu faire l’objet d’un développement plus poussé.

Suite à cette première partie dédiée au renouvellement de l’action directe dans le champ syndical, Alexandre Elsig s’attache ensuite à développer, dans la deuxième partie de l’ouvrage, les thématiques de l’antifascisme et de la protection sociale. De la sorte, l’auteur ouvre la perspective sur le mouvement anarchiste genevois dans son ensemble, allant au-delà de la seule LAB. Ce choix est légitimé par le fait que l’action des militants anarcho-syndicalistes genevois ne s’est pas arrêtée avec le déclin de l’action directe au sein de la LAB, en 1932-1933. Une importante crise économique ainsi que les débordements du fascisme à Genève incarnés par l’Union Nationale de Georges Oltramare ont notamment ouvert d’autres champs de lutte pour les anarchistes genevois.

Si l’engagement contre le fascisme ne peut pas être limité aux militants anarchistes – la manifestation qui a provoqué la fusillade du 9 novembre 1932 est un des exemples de l’unité de la gauche genevoise – ceux-ci ont toutefois développé une interprétation de la protection sociale qui reste unique. Dès 1932, en s’alliant avec le Comité des Chômeurs, une organisation d’entraide réunissant des anarchistes, des socialistes et des communistes, les militants de la LAB ont mené une lutte soutenue contre les saisies forcées. Cependant, le renouveau de l’action directe au service de la protection sociale a été le chant du cygne de ce mouvement. Après un dernier bras-de-fer avec le gouvernement socialiste de Léon Nicole à propos des « taudis » de St. Gervais (des logements insalubres destinés aux personnes ayant été dépouillés de leur appartement) et une dernière action choc lors la démolition partielle des ceux-ci, en 1935, la LAB n’a plus poursuivi son activité.

Alexandre Elsig identifie trois causes pouvant expliquer le déclin de cette organisation : en premier lieu, le passage de la FOBB vers un syndicalisme plus modéré qui a rendu la LAB encombrante. Deuxièmement, l’échec de la révolution espagnole qui a eu des répercussions jusqu’en Suisse et qui s’est traduit par une répression plus marquée par le gouvernement helvétique du mouvement anarchiste genevois. Troisièmement, l’auteur évoque brièvement les tensions internes au mouvement anarchiste genevois. Ce dernier aspect aurait mérité une analyse un peu plus approfondie, ce qui aurait eu l’avantage de réduire la place accordée aux facteurs contextuels ayant conduit à l’affaiblissement du mouvement. Finalement, le glissement de Lucien Tronchet, la figure plus charismatique du mouvement anarcho-syndicaliste genevois vers le réformisme syndical et la mort de Luigi Bertoni ont donné le coup de grâce à cette expérience.

L’intérêt de cet ouvrage ne réside pas uniquement dans le traitement du sujet. Le travail minutieux effectué par d’Alexandre Elsig sur des sources encore peu exploitées jusqu’à aujourd’hui ouvre indéniablement des perspectives de recherche prometteuses. Les nombreuses illustrations qui accompagnent la lecture de l’ouvrage apportent une dimension supplémentaire à l’évocation des actions directes de la LAB, en donnant ainsi les moyens au grand public d'accéder plus aisément à ce sujet relativement complexe.

[1] Gianpiero Bottinelli, Louis Bertoni : une figure de l’anarchisme ouvrier à Genève, Genève, Entremonde, 2012 (1e éd. Italienne 1997).
[2] Jacqueline Berenstein.Favre, Alda de Giorgi et Eric Golay, Lucien Tronchet : syndicaliste de choc, Genève, Collège du Travail, 1998, 73 p.

ZitierweiseAlessandro Mennillo: Rezension zu: Elsig, Alexandre: La ligue d'action du bâtiment. L'anarchisme à la conquête des chantiers genevois dans l'entre-deux-guerres. Genève 2015, in: H-Soz-Kult, , <http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/rezensionen/id=25122>.
 
1 / 1 Rezension