1 / 1 Rezension

Neuere Geschichte

B. Veyrassat: Histoire de la Suisse et des Suisses

 

Externe Angebote zu diesem Beitrag

Informationen zu diesem Beitrag

Die Rezension ist hervorgegangen aus der Kooperation mit infoclio.ch (Redaktionelle Betreuung: Eliane Kurmann und Philippe Rogger). www.infoclio.ch/

Autor(en):
Titel:Histoire de la Suisse et des Suisses dans la marche du monde. XVIIe siècle – Première Guerre mondiale: Espaces – Circulations – Échanges
Reihe:Les routes de l'histoire 1504
Ort:Neuchâtel
Verlag:Éditions Alphil
Jahr:
ISBN:978-2-88950-019-2
Umfang/Preis:428 p.; € 29,50; CHF 39,00

Isabelle Lucas, Lausanne
Email: <isabelle.lucashes-so.ch>

Béatrice Veyrassat, spécialiste de l’histoire industrielle et commerciale de la Suisse, nous livre avec l’«Histoire de la Suisse et des Suisses dans la marche du monde» la synthèse que pouvait attendre toute personne intéressée à l’histoire des relations de la Suisse avec les mondes d’outre-mer. Son propos est de montrer comment l’histoire de la Suisse «est imbriquée dans l’histoire d’autres parties du monde, de faire apparaitre ce qui rattache ces histoires multiples, et quelles influences en ont résulté pour le pays» (p. 9). A l’heure où l’un des vifs débats qui secouent le champ de l’histoire suisse porte sur la nécessité de quitter la traditionnelle trappe nationale pour aller vers des approches globales et transnationales[1], le livre de B. Veyrassat démontre la force explicative d’une telle approche.

L’auteure adopte un point de vue rare dans le paysage historiographique de la Suisse, à plusieurs égards. S’inscrivant dans la perspective historique mondialisée, elle ancre son récit dans une trame planétaire. Elle opte aussi pour le temps long. Partant du XVIIe siècle, durant une période que certains historiens appellent «le premier âge de l’impérialisme global»[2], elle nous guide jusqu’en 1914, soit au terme du «nouvel impérialisme». Enfin, elle varie les échelles d’observation, jouant entre la focale globale de la construction de l’espace colonial et celle de la micro-histoire.

Dans cet espace-temps large, elle observe, analyse et interprète les connections, circulations, contacts, transferts multiples des hommes, des biens, du capital, des informations, des connaissances et des techniques. Pour le faire, elle s’attache tant aux global players de la mondialisation (compagnies des Indes dotées de monopoles commerciaux, entreprises multinationales de commerce ou réseaux de la finance internationale) qu’aux acteurs individuels ou groupes d’acteurs (mercenaires, voyageurs, entrepreneurs, colons, investisseurs et diplomates). L’auteure relève aussi les effets de l’extraversion de l’économie suisse outre-mer sur les modes de consommation des Helvètes et sur la façon dont leur imaginaire colonial et leurs stéréotypes se forgent. L’investigation, fort ambitieuse, est construite non pas dans les archives mais sur des études de cas et des monographies éparses qu’il fallait rassembler. La structure de l’ouvrage, formée de trois parties et de onze chapitres, est à la fois chronologique et thématique.

La première partie couvre les XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est centrée sur l’Orient. L’auteure commence par suivre les mercenaires, aventuriers et diplomates suisses mêlés aux rivalités commerciales et militaires des Etats européens en Asie du Sud et du Sud-Est. Ils marchent d’abord avec les Hollandais puis avec les Britanniques. Ils participent à leurs expéditions dans l’océan Indien et les mers de Chine, expéditions d’une grande violence visant l’accaparement du très lucratif commerce des épices. Dotés d’un fort «habitus guerrier» (p. 94), de nombreux confédérés, dont l’auteure dresse les portraits, sont recrutés par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et par sa rivale britannique, la East India Company. Parallèlement, l’auteure observe les marchands horlogers genevois et neuchâtelois qui s’affairent à tisser des liens avec les élites de l’Empire ottoman, de la Perse et de la Chine, en leur vendant des biens de luxe. Ces relations d’affaires nouvelles se construisent notamment par l’intermédiaire de la colonie horlogère suisse de Constantinople, de la ville de Genève (qui est déjà un centre important pour l’entrepôt et la redistribution de marchandises en transit) ou encore par des réseaux marchands qui se nouent, par exemple, dans les grandes foires d’Italie du Nord ou dans les maisons de commissions basées à Londres.

Au XVIIIe siècle, objet de la deuxième partie, l’auteure se déplace sur l’espace atlantique. Individus, marchandises et capitaux helvétiques participent, de diverses façons, au commerce triangulaire et à la traite négrière. Les hommes d’abord. En continuité avec la période précédente, on les retrouve avant tout dans le giron de la colonisation néerlandaise. Matelots et mercenaires suisses sont présents dans les postes de traite hollandais dans le golfe de Guinée et en Angola. A Curaçao, Saint-Eustache, en Guyane hollandaise ou au Surinam, ils répriment les rébellions d’esclaves, surveillent les plantations et luttent contre le «marronnage». Certains deviennent directeurs de plantation ou atteignent le haut de l’administration coloniale. Quant aux négociants et financiers, ils achètent des plantations, y font des placements ou participent au négoce de denrées coloniales depuis l’Europe.

Les commerçants ensuite. Ceux-ci participent au trafic triangulaire par la production d’indiennes, marchandises de traite par excellence. Ces toiles peintes ou imprimées initialement importées d’Inde deviennent progressivement l’affaire des Européens. En Suisse (Genève, Bâle, Neuchâtel, Jura mais aussi dans de nombreuses localités du plateau), la production d’indiennes devient un secteur pilote de l’économie. A l’international, certains fabricants helvétiques (issus des réseaux protestants huguenots) approvisionnent les navires négriers en indiennes depuis les ports de Nantes, de la Rochelle et de Bordeaux.

Le capital enfin. Dans l’ancienne Confédération, des capitaux se sont accumulés en surnombre depuis la fin du XVIIe siècle. Mais les perspectives de placements rentables sur le territoire sont ténues. Ils sont donc exportés sous différentes formes: marchés publics de placement d’Amsterdam, de Londres et de Paris (spéculation sur les dettes d’Etat) et financement du commerce maritime et du grand commerce colonial (expéditions négrières notamment). Négociants, banquiers, armateurs ou encore actionnaires privés et publics s’engagent donc dans les circuits triangulaires entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Certains y jouent même le rôle de global players telles les familles Fatio de Genève, les Pourtalès de Neuchâtel ou les Burckhardt de Bâle. Dans quelle mesure cette participation à la traite atlantique a-t-elle soutenu la prospérité cotonnière suisse ? L’auteure affirme qu’elle aurait été marginale mais la question reste ouverte. Les recherches sont encore trop limitées.

Le long XIXe siècle (1780 à 1914) compose la troisième partie. Cette période est celle des transitions modernisatrices pour la Suisse: mutation vers une société industrielle et tertiaire; mise en place d’un Etat fédéral unifié en 1848; changement d’échelle dans la production industrielle et dans les échanges. Les flux commerciaux de la Suisse avec les marchés extra-européens gagnent une importance considérable alors que se dessine un ordre mondial fondé sur l’impérialisme et le nationalisme.

Les deux Amériques avant tout mais aussi d’autres espaces périphériques acquièrent la fonction de marché de substitution pour les produits industriels suisses lorsque des barrières protectionnistes s’élèvent en Europe. C’est le cas entre 1815 et 1845: deux tiers des exportations de manufacturés suisses trouvent des débouchés aux Amériques et au Levant. Le phénomène se répète suite à la Grande dépression. De 1890 à 1913, phase du «nouvel impérialisme», les exportations vers l’Amérique latine augmentent de 256 pourcent, celles vers l’Afrique de 214 pourcent et celles qui gagent l’Asie de 87 pourcent. Des Amériques à l’Inde, en passant par l’Extrême-Orient, les réseaux commerciaux transnationaux de la Suisse se solidifient. Ils s’appuient sur les colonies suisses d’affaires installées outre-mer, sur les entreprises multinationales, sur des firmes tentaculaires du secteur des services et sur des sociétés financières d’un nouveau genre. Des groupes industriels se constituent autour des secteurs de la deuxième révolution industrielle (électrotechnique, machines et chimie-pharmacie). Ils s’implantent sur les marchés du sud où la demande d’équipements, de compétences et de services techniques ne cessent de croitre, en particulier dans les secteurs de l’électricité et des transports.

Sur ces trois siècles parcourus, on retient que l’histoire économique de la Suisse s’est forgée dans le temps long du colonialisme et de l’impérialisme occidental. Et Béatrice Veyrassat, montre bien les avantages compétitifs de la Suisse dans l’expansion outre-mer: capacité de ses négociant et banquiers à tisser des réseaux transnationaux; spécialisation dans des activités bancaires liées aux mouvements internationaux de capitaux; et forte diversification. Les limites de son livre, comme elle le dit elle-même, c’est qu’elle ne propose pas une étude intégrée. C’est à dire qu’il manque à l’analyse la mise en évidence de la dimension profondément asymétrique des échanges qui se nouent avec les régions périphériques du monde capitaliste. Et si les recherches empiriques semblent encore trop peu nombreuses pour pouvoir mesurer, par exemple, l’ampleur de la participation de la Suisse et des Suisses à la traite négrière ou au phénomène impérialiste, l’auteure opte pour une interprétation qui minorise cette implication. Béatrice Veyrassat nous offre une très riche contribution qui fera date tant du point de vue de la méthode que du contenu. Et sur ces deux points, elle ouvre de nombreuses pistes de recherche.

Notes:
[1] Pierre Eichenberger/ Thomas David/ Lea Haller/ Matthieu Leimgruber/ Bernhard Schär/ Christa Wirth, Beyond Switzerland: Reframing the Swiss Historical Narrative in the Light of Transnational History, in: Revue Traverse 1 (2017), p. 137–152.
[2] Christopher Bayly, “The First Age of Global Imperialism, c. 1760–1830”, in: Journal of Imperial and Commonwealth History (1998), p. 28–47.

ZitierweiseIsabelle Lucas: Rezension zu: Veyrassat, Béatrice: Histoire de la Suisse et des Suisses dans la marche du monde. XVIIe siècle – Première Guerre mondiale: Espaces – Circulations – Échanges. Neuchâtel 2018, in: H-Soz-Kult, 19.03.2019, <http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/rezensionen/2019-1-184>.
 
1 / 1 Rezension